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Le bain était délicieux. L’eau chaude constatait agréablement avec le froid qui régnait sur le pont et Elizabeth ne se sentait même pas coupable d’en profiter en dépit des regards moqueurs que lui avait adressé l’équipage lorsqu’elle leur avait adressé sa requête qu’ils avaient prise comme un caprice.
En fouillant dans les affaires de Sao Feng, elle avait trouvé un morceau de pain noir à l’odeur forte dont elle s’était emparée avec reconnaissance, en frottant toutes les parties de son corps et utilisant la mousse pour récurer ses longs cheveux. Le parfum était lourd, beaucoup plus que la délicate odeur de violette dont elle s’était invariablement parée jusqu’alors. Les senteurs capiteuses lui évoquaient l’orient, Singapour, les bains de vapeur de Feng ( qui pour un pirate cultivait étonnement une hygiène rigoureuse)
Elizabeth resta longtemps dans l’eau chaude, attendant pour en sortir que celle-ci devienne froide. Finalement elle s’extirpa à regret du baquet minuscule dans lequel elle s’était contorsionnée pour entrer en dépit de sa maigreur et se sécha vivement, s’enveloppant avec un frisson dans l’une des fourrures dont elle avait recouvert sa cabine, le froid lui étant toujours aussi insupportable
Confortablement enveloppée, Elizabeth referma sa main sur l’un des peignes d’ivoire qu’elle avait déniché avec grand mal et entreprit de démêler sans pitié ses longs cheveux blonds, regrettant fugacement l’absence de sa fidèle femme de chambre , Estrella. Tandis qu’elle passait et repassait l’objet dans ses cheveux, Elizabeth se demanda ce qu’elle était devenue après la disparition de son père et la sienne avant de se morigéner. Cette vie là était terminée et inaccessible désormais. S’appesantir sur ce qui avait été ne servirait à rien, hormis à cultiver une nostalgie aussi malvenue qu’inutile. Elle chassa donc Estrella de ses pensées et entreprit de faire l’inventaire des tenues que contenaient l’armoire de Feng.
Bien entendu, la plupart étaient masculines. Toutefois, Elizabeth ne put retenir un cri de joie en découvrant trois robes richement ornées ( sans doute des prises suite à un abordage) au milieu de l’ensemble. Les mains fiévreuses, Elizabeth les étala sur le sol, caressant malgré elle le tissu fin dont-elles étaient faites et qui la ramenait une fois de plus au passé.
La première était splendide mais le décolleté était fait pour contenir plus d’attributs que ceux dont la nature l’avait pourvue. La seconde était trop orientale pour convenir à son plan. Mais la troisième était tout juste parfaite… D’un bleu glacé qui rehaussait sa blondeur et adoucissait son teint tanné par les semaines en mer, elle tombait parfaitement sur le corps svelte d’Elizabeth qui ne put s’empêcher de se sourire avec vanité en découvrant son reflet. Cette robe là était la bonne. Qu’importe qu’elle n’ait jamais aimé le bleu.
Elle consacra quelques minutes à s’admirer, retrouvant avec plaisir la sensation d’un tissu féminin sur sa peau puis ôta la robe, la rangeant soigneusement. Elle serait parfaite pour rencontrer le Comte, quand au reste de sa garde robe, il ne faisait aucun doute qu’elle trouverait à Primorsk de quoi l’étoffer.
Elizabeth plissa le nez d’un air dégoûté en remettant ses vêtements de capitaine dont seule la chemise avait été rangée puis jeta un coup d’œil découragé au bain dont l’eau était maintenant plus proche du noir que du marron.
« Capitaine. Nous en vue. Ordres ? » L’interrompit brutalement Tai
Elizabeth sursauta, elle était tellement absorbée par les préparatifs de son plan qu’elle ne l’avait pas entendu entrer
« Que fais tu là ? Répondit elle sèchement. Je ne me souviens pas t ‘avoir autorisé à entrer »
Tai haussa les épaules et la jeune femme se retint une fois de plus de coller une balle entre les deux yeux. Il avait beau être infect, Tai était un bon marin et un bon combattant aussi… Mieux valait tenter d’arranger les choses, son plan était déjà assez compliqué s’en en plus qu’elle ait à protéger ses arrières. Aussi, se força-t-elle à sourire et désigna une chaise
« Bref, assieds toi Tai »
Un éclair de méfiance brilla un instant dans le regard du second tandis qu’il obéissait
« Maintenant que nous sommes arrivés à destination il va falloir mettre de côté nos différends Tai Huang. Du moins, si tu veux que l’on se rende maître du « feu de glace »
- Différends ? Lui rétorqua le second
- Tai Huang, le « feu de glace » nous apportera à tous une grande richesse. J’ai un plan pour m’en emparer. Mais je n’y arriverais pas seule. Avoua Elizabeth qui aurait préféré que ce soit le cas
- Vous capitaine, ordonne, Tai fait. »
Elizabeth lui lança un regard méfiant. La bonne volonté apparente de l’homme était suspecte
« Je vais devoir aller à terre. Je n’ai pas envie de me demander à chaque coin de rues si tu tenteras de m’égorger
- Moi ??? Protesta Tai
- Oui. Toi. Le coupa Elizabeth avec agacement. Lorsque je me serais emparée de la pierre… Il faudra partir. Partir vite. Je veux que tu tiennes l’Empress prêt à partir. Que les hommes ne se fassent pas remarquer. Vous êtes d’honnêtes marchands. Quand au fait d’espérer prendre le large en me laissant à Primorsk…. Et bien dans ce cas tu expliqueras à l’équipage pourquoi il a renoncé au « Feu de Glace » alors qu’il le tenait presque »
Tai hocha la tête et Elizabeth hésita. Elle ne voyait pas quoi lui dire de plus pour le convaincre de se battre à ses côtés plutôt que contre elle. Finalement elle renonça.
« Tu peux y aller »
Tai lui lança un regard méprisant et sortit, rapidement suivi par la jeune femme qui souhaitait prendre la température de son équipage.
Ignorant avec peine le vent glacial qui lui fouettait le visage, Elizabeth détailla un instant ses hommes. La plupart d’entre eux avaient changés depuis quelques semaines. L’acharnement de Tai à la faire passer à son désavantage lui avait finalement permis de montrer qu’elle était capable de commander un navire. Sa froideur à elle avait fait le reste. De franchement hostiles, les hommes en étaient venus à la tolérer. Elle espérait que l’appât du gain ferait le reste.
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Elle mit pied à terre avec réticence, consciente qu’à son retour, l’Empress ne serait peut être plus à quai. Du coin de l’œil elle observa les quatre hommes qu’elle avait désignés pour vendre la marchandise pillée mettre pied à terre. Ceux là la voleraient sans le moindre doute comme ceux qu‘elle avait envoyés à terre la veille. Mais c’était le cas pour la plupart des hommes d’équipage. Des pirates jusqu’au bout des ongles.
Hésitante, elle jeta un bref regard en direction de l’Empress depuis lequel Tai Huang la toisait, un sourire aux lèvres. Elizabeth se força à adopter une allure confiante, se rappelant des regards admiratifs qu’elle avait surpris chez son équipage en apparaissant vêtue comme une aristocrate. Au moins avait elle réussi à être présentable… Et si ça ne marchait pas sur le Comte Pavlov elle trouverait autre chose, se rassura-t-elle en hélant une calèche.
Elizabeth prit place à l’intérieur, gênée par la coiffure pourtant simple qu’elle avait réalisée elle-même et caressa un bref instant le manche du couteau qu’elle avait pris soin de dissimuler dans les plis de sa robe
« Chez le Comte Pavlov. » Ordonna-t-elle sans savoir si le cocher la comprenait
Il dut le faire car la voiture se mit doucement en route, dévoilant à une Elizabeth emmitouflée frileusement dans ses fourrures, la petite ville enneigée où ils étaient arrivés la veille. Au bout d’un long moment, les quartiers se firent plus cossus et la calèche s’arrêta finalement devant une demeure immense. Elizabeth faillit s’étrangler, la maison du Comte était au moins deux fois plus vaste que celle de son père à Port Royal
« Qui dois je annoncer ? » Lui demanda le valet avec un fort accent russe
Elizabeth ne répondit pas, le regard rivé à l’insigne de la Compagnie des Indes qui flottait au loin
« Seigneur… Même ici… Murmura-t-elle
- Madame ?
- Je… Lady … Beckett. » Répondit Elizabeth avant de s’étrangler devant l’énormité de ce qu’elle venait de dire.
Le valet ne releva pas et lui fit signe de patienter dans le couloir tandis qu’Elizabeth, affolée, se demandait quelle imbécillité l’avait poussée à donner le nom de son pire ennemi comme sien. Elle eut à peine le temps de se poser plus de questions que le valet revenait, s’inclinant devant elle
« Le Comte aimerait savoir si vous êtes de la parentèle de Lord Cutler Beckett »
Elizabeth pâlit… Que dire ?
« Mon… mari » Finit elle par dire, consciente que maintenant elle n’avait plus le choix: elle devait assumer son mensonge stupide.
Les minutes qui suivirent la laissèrent tremblante d’angoisse. Elle avait été folle de se précipiter ainsi avec pour seul plan d’attaque le fait d’être présentée au Comte. Elle ne s’était même pas posée la question du nom qu’elle utiliserait ! Turner était trop connu, Swann également… Au moins le nom de Beckett lui garantissait de ne pas être identifiée comme pirate… Mais pour cela, il aurait mieux valu emprunter… celui de Norrington par exemple. Maudissant son propre manque de sens pratique, Elizabeth sursauta lorsque le valet revint
« Le Comte est enchanté de vous recevoir Lady Beckett, si vous voulez bien me suivre dans le petit salon »
Un pâle sourire aux lèvres, Elizabeth entreprit de le suivre, le cœur battant. Et le Comte Pavlov était un intime de Beckett ? Il saurait immédiatement qu’elle n’était pas sa femme ! Seigneur mais qu’est-ce qui l’avait poussée à prononcer un mensonge aussi énorme !! Elizabeth n’eut pas le temps de se poser plus de questions que déjà la porte s’ouvrait, l’annonce du majordome claquant dans le silence du couloir
« Lady Beckett »
Blême, Elizabeth entra… Il était trop tard pour reculer.
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L’homme qui s’avança vers elle avait une quarantaine d’années et était pourvu d’une chevelure blonde qui grisonnait un peu aux tempes. Son visage aurait pu être agréable si un pli cruel n’en avait pas déformé les lèvres minces. Elizabeth se sentit pâlir de plus belle en sentant son regard d’un bleu aussi glacé que celui de Beckett la transpercer
« Lady Beckett…. Je suis Sergei Alexandrov Pavlol. Je dois vous avouer que votre visite me surprends à plus d’un titre. J’ignorais que Lord Beckett ait décidé de se marier, même si la raison en est évidente lorsque l’on vous voit »
Avec le sentiment de s’être jetée dans la gueule du loup, Elizabeth balbutia, trop angoissée pour noter le compliment
« Je … Comte je suis navrée, ma visite est des plus cavalière et je …
- Cela fait bien dix ans à présent que je n’ai plus de nouvelles de votre époux. On le dit fort occupé à traquer les pirates…. J’avais même cru comprendre qu’il était porté disparu… »
Mort, songea Elizabeth avec une brève délectation avant de se reprendre
« En effet, mon mari a disparu, voilà pourquoi j’ai pris la mer et je me suis décidée à partir à sa recherche »
Elizabeth rougit en sentant le regard surpris du Comte sur elle. Mais où diable avait elle la tête !! Aucune femme qui se respectait n’agissait ainsi !!
« Enfin je veux dire… Commença-t-elle
- Que vous vous inquiétez d’où votre émotion… Allons Lady Beckett, il est fort compréhensible que vous ayez décidé de vous rendre auprès des connaissances de votre mari et des autres… disons chasseurs de pirates » Compléta le Comte
Chasseur de pirates !!! Se répéta Elizabeth avec effroi oubliant le reste.
Le Comte ne parut pas s’en apercevoir et lui désigna un siège
« Prenez place Lady Beckett … Je n’ai certes pas de nouvelles de votre époux à mon grand regret mais j’admire suffisamment sa cause pour être heureux de votre visite
- Merci… Balbutia Elizabeth, anéantie
- Désirez vous un rafraîchissement ? Igor apportez donc une vodka à Lady Beckett. » Ordonna-t-il sans attendre la réponse de la jeune femme.
Elizabeth se mordit les lèvres tandis que le Comte continuait
« Je suppose que vous n’allez rester que quelques jours
- Et bien en fait… Commença Elizabeth. J’avais dans l’idée de me rendre à St Petersbourg, il y a là bas des amis de mon père que j’aimerais visiter. Mentit elle
- Oh et qui cela ?
- Les Horlanoff. Mentit à nouveau Elizabeth en prenant avec reconnaissance le verre de vodka que lui présentait le majordome
- Ça se boit d’un trait. Lui expliqua le Comte en joignant le geste à la parole. Quand aux Horlanoff vous jouez de malchance, ils sont partis pour l’Europe il y a quelques semaines »
Elizabeth faillit s’étouffer sous la brûlure de l’alcool et posa un regard embué sur le Comte
« Cependant Lady Beckett, si vous souhaitez visiter un peu notre beau pays, ce serait pour moi un véritable honneur de vous servir de guide. Après tout, je peux bien faire cela pour mon ancien compagnon. Du moins si vous n’êtes pas trop pressée de reprendre vos recherches… »
Elizabeth faillit pousser un soupir de soulagement. Finalement utiliser le nom de Beckett n’avait pas été une si mauvaise idée.. Et le Comte semblait si bavard qu’il lui suffirait de l’écouter… Le reste viendrait de lui-même
« Je ne voudrais pas vous… encombrer.
- Comment pourriez vous l’être ? Répondit galamment le Comte en faisant signe au majordome de les resservir. Je ne demanderais qu’une grâce en échange Madame »
Elizabeth regarda avec angoisse le valet la resservir. Elle avait déjà la tête qui lui tournait…
« Laquelle ? Demanda-t-elle finalement, consciente qu’elle devait à présent s’en tenir au rôle déplorable qu’elle s’était assignée à elle-même
- Votre prénom…
- Elizabeth. S’entendit elle répondre.
- Dans ce cas ma chère souffrez que je vous nomme ainsi tout comme vous m’appellerez Sergei. Après tout je vais vous faire découvrir ma ville…
- Je suis confuse. » Répondit Elizabeth qui l’était réellement. Le Comte était charmant et très ouvert… Il était même étonnant qu’un homme pareil ait pu devenir l’ami de Beckett…(enfin mis à part pour la question des pirates) Mais puisque c’était le cas… Elle entendait bien profiter de cet avantage inespéré.
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